La frustration m’envahit, je sens la colère monter en moi, irrémédiablement. J’essaie de repenser à des choses plus agréables, je me concentre sur ces regards croisés à table, sur ce bel homme qui entre dans l’ascenseur avec moi, qui porte une bague au doigt et à qui je lance en quittant : « j’espère que des bras accueillants vous attendent », à son sourire d’alors, à l’envie que j’ai qu’il m’attrape par le bras et m’invite ailleurs.
Comme rien n’y fait, comme j’ai encore envie de tout foutre en l’air, de tout briser sur l’instant, quitte à le regretter demain, j’opte pour une autre solution. Je rappelle celui-là à qui j’avais dit « désolée, je ne joue pas à ces jeux-là! » et nous convenons d’un rendez vous.
Je le suis sur un petit chemin de terre, jusqu’à une vieille grange. Il pousse la porte en murmurant dans mon cou « ici, personne ne t’entendra crier ». Je frissonne, hésitante. Qu’est-ce que je fais là? Je regarde les chaines, les cordes, les fouets qui ornent les murs. Sur une pierre, des pinces, des outils que je ne connais pas. Dans la terre battue, je crois distinguer des tâches de sang séché.
Déshabille-toi. J’obtempère lentement. ll ne me regarde pas, j’ai l’impression d’être transparente, de devenir objet. J’ai peur à ce moment précis d’être en train de perdre une part d’humanité. Il revient vers moi, ne semble toujours pas prêter attention à ma nudité : je ne le trouble pas et çà me fait de nouveau enrager. Il pose un masque sur mes yeux et annonce : çà c’est pour t’empêcher de voir à quelle sauce tu vas être mangée, sinon, je le sais, tu vas renoncer de suite. Ses paroles me piquent au vif, je sens mon corps se raidir, mes poings se serrer. Il m’enserre ensuite les chevilles à l’aide d’une corde et tout en soutenant mon corps qui bascule, me pend la tête en bas. Au bout de quelques instants passés ainsi où l’afflux de sang me donne une sensation de lourdeur, j’entends et je sens le claquement du fouet sur ma peau. Je crie de surprise, d’abord. Il répète son geste, je sens mon sang s’échapper de ma peau lacérée. Peut-être d’autres cris ont suivi, mais il cesse son geste. D’un coup, mon corps s’élève plus haut ; il s’approche. Je suppose qu’il est debout à côté de moi, son visage près du mien. Il m’interroge : « pourquoi es-tu venue? » « Pour savoir » « Faux, répond-il! Ce n’est pas cela que tu cherches, tu es venue parce que tu es en colère! » Je ne dis rien, sachant qu’il a raison, je me mure dans un silence destiné à me protéger de mes faiblesses.
Alors, il murmure à mon oreille des mots tendres. Je me cabre. Ce n’est pas cela que je veux! Je veux oublier ma souffrance dans la douleur physique. Et lui, par ses mots la ravive. Ses mains glissent sur mon corps avec une infinie douceur. Ma carapace, mon silence masquent d’abord toute réaction de ma part. Mais il poursuit, inlassablement. Ces mots me touchent, aussi sûrement que l’aiguille plantée dans mes veines. « Arrêtes, s’il te plaît », ma demande est douce d’abord, mais il n’écoute pas. Je gronde « assez, j’en ai assez! ». Il poursuit. Je sens la colère sourdre en moi, la tempête interne est prête à se déchaîner. Il continue à me parler et à me caresser, toujours sur un ton égal, pendant que je l’insulte. Mon corps dans le même temps reprend sa verticalité normale. Il ne se tait pas pour autant, ses caresses sont toujours aussi délicates sur ma peau. Il se place derrière moi, défait les liens à mes chevilles sans cesser son monologue, et tandis qu’il me tient les bras croisés dans le dos pour empêcher tout geste rebelle, je l’entends me parler d’un avenir rose en sucre, dans l’univers de tous les possibles. La réalité est si différente, parfois. Et la colère et la douleur se mêlent à l’instant comme mes larmes épousent mon sang.
Il sent qu’enfin mon corps va se délivrer de la violence de ses émotions, et me lâche. Je vacille, épuisée de cette lutte contre moi-même, tombe à genoux, me rattrape.
Un râle s’échappe de ma bouche, grandit, devient hurlement. Il dit encore : vas-y, ici, personne ne t’entend.
Au bout de quelques minutes, je m’essouffle, le bruit s’estompe, alors il me relève, me serre contre lui, m’embrasse. Dans ses bras, je récupère lentement ; il me traite comme s’il venait de m’offrir une merveilleuse jouissance et sans doute la force des ressentis est-elle similaire.
Et, plus tard, lorsque je remonte dans ma voiture, je lui murmure en rêve : merci, Amour, d’être là, malgré tout, malgré moi, pour ta constance et ta compréhension. Je voudrais me pincer, me dire que je ne rêve pas, me dire qu’il est bien réel…
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